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Bien naître : les sages-femmes passent en code noir

PROPOS SUR LA SANTÉ PUBLIQUE

Il y a quelque temps maintenant, alors que j’écoutais ma playlist préférée sur une plateforme de musique bien connue, j’ai fais LA découverte. Mon doigt a ripé sur la petite icône d’un Podcast, Bliss. Et là, révélation. Des sujets qui m’animent, il y en a beaucoup. Mais Bliss a réveillé en moi une passion pour les problématiques et les sujets liés à la maternité. Ce podcast crée par Clémentine Galey se veut un espace de parole libéré, décomplexé et déculpabilisé sur toutes formes de maternité. Au micro de Clémentine, des femmes racontent leur expérience de mères, qu’elles soient douces ou tragiques. Le deuil périnatal, le postpartum, la PMA, la maternité tardive, les familles nombreuses, tout ce qui peut être abordé l’est. Nous rentrons dans l’intimité de ces femmes sans jamais ne tomber dans le voyeurisme, ce qui en fait un espace riche. Bliss a changé ma vision de la maternité, et même si je suis encore jeune, écouter ces femmes me rassure, m’apaise, m’informe et surtout me fait prendre conscience du gap qu’il existe entre ce qu’on nous fait croire sur la maternité, et sur ce qu’elle est vraiment.

 Il y a deux semaines , comme chaque lundi, j’attendais la sortie hebdomadaire du dernier épisode de Bliss pour pouvoir l’écouter en cuisinant. Au micro de Clémentine cette semaine, une voix différente de celles dont on a l’habitude; une voix plus mûre, qui a du vécu, celle de Chantal Birman, qui a exercé le métier de sage-femme pendant quarante ans. Chantal a connu les heures sombres de l’avant Simone Veil, l’époque où les femmes devaient se cacher pour avorter et où les hôpitaux les récupéraient, agonisant d’avoir choisi leur liberté plutôt qu’une maternité non désirée. Lorsque Chantal a découvert ce monde de sage-femme en faisant ses armes à l’école Baudelocque, elle s’est donnée pour mission d’apaiser, de soulager et d’accompagner les femmes dans leur vie de mère; elle s’est hissée en féministe effrénée pour faire avancer les choses, bouger les lignes et redistribuer les cartes. Toute sa vie de femme, et de sage-femme a été un combat et continue de l’être. 

Forcément, quand moi, bébé des années 2000, j’ai découvert la vie incroyable de Chantal et que je me suis replongée avec elle de 1968 à nos jours, je n’en suis pas ressortie indemne. Auparavant, j’avais compris le rôle impressionnant que jouent les sage-femmes dans la vie d’une femme qui devient mère. Mais j’étais bien loin d’imaginer que les conditions d’exercice de ce métier formidable étaient aussi fort minables. C’est comme ça, grâce à Chantal, qu’entre deux lamelles de poivrons et un filet d’huile d’olive, j’ai ouvert les yeux. 

La naissance est la base de la vie, et cette naissance est rendue possible en partie grâce aux sage-femmes. Pourtant, on ne peut pas dire aujourd’hui que ce métier soit particulièrement compris, plébiscité et reconnu à sa juste valeur. D’ailleurs, contrairement aux idées reçues, le rôle de sage-femme ne se limite pas uniquement à la grossesse. Les sage-femmes peuvent également assurer au quotidien de suivi gynécologique de toute femme en bonne santé (contraception, IVG, rééducation périnée, contrôles réguliers…) alors n’hésitez pas à vous tourner vers elles pour toutes ces problématiques.

Et comme un heureux hasard, ce podcast est sorti quelques jours avant la grande manifestation des sages-femmes du Jeudi 7 octobre. Les sage-femmes ne sont pas de celles qu’on entend le plus, que l’on voit le plus avec des banderoles dans la rue devant les caméras de BFMTV. Non, les sages-femmes oeuvrent en silence, parce que sans elles les maternités ne tourneraient pas, les femmes accoucheraient seules, parce que sans elles on ferait un bon en arrière considérable, parce que sans elles les bébés naitraient dans la douleur. Sauf qu’à un moment, il y en a assez. 

Chaque jour de leur vie est consacré à prendre soin des femmes. Elles ont dans leur main le destin de deux personnes (si ce n’est plus) et pourtant elles n’ont ni la reconnaissance sociale, ni la reconnaissance financière (le salaire moyen des sages-femmes dans la fonction publique est de 1800 euros), ni le statut que cela devrait impliquer vu  le niveau d’études (5 ans) et les responsabilités qu’elles ont.

Mais si les sage-femmes étaient dans la rue le 7 octobre, au delà de leurs propre intérêts, c’était aussi, et surtout, pour dénoncer le manque de moyens dont elles disposent pour exercer convenablement leur métier. Jeudi, on pouvait les entendre scander « une femme = une sage femme ». Et ça parait évident, que chaque femme qui donne la vie devrait pouvoir avoir une sage-femme qui lui soit dédiée pendant son accouchement. Mais la réalité, c’est que les sage-femmes doivent être partout, sauf qu’à force de devoir l’être, on ne l’est nul part à la fois. C’est d’ailleurs souvent à cause d’un cruel manque d’effectif, avec un personnel soignant à bout, que les maternités deviennent parfois  des lieux propices aux violences obstétricales, parce que l’on a plus le temps de prendre soin des patientes. Chantal Birman a d’ailleurs évoqué au micro de Bliss ce manque de personnel et donc de temps : «  La péridurale est devenue, non pas un moyen d’apaiser la douleur des femmes, mais de palier le manque de personnel soignant». Les sages femmes n’ont plus les moyens d’exercer correctement leur métier, car manque d’effectif rime avec gardes de plus de 12H sans pause, astreintes pendant les week ends et jours fériés, et vie personnelle sacrifiée. Le Collège National des Gynécologues et obstétriciens de France a d’ailleurs apporté son soutien au mouvement et se dit être « très inquiet de la situation dans laquelle se trouvent déjà nombre de maternités publiques ou privées en France ».

Alors, pour les femmes qui sont devenues mères, pour les parents que nous deviendrons, pour les générations à naitre, pour que les sage-femmes puissent continuer à vivre de ce métier passion qui leur est chevillé au corps, pour que les femmes n’enfantent plus dans la solitude et dans l’abandon : il est urgent de faire bouger les choses. « La maternité est au coeur même de l’humanité, il serait peut-être temps de la faire exister politiquement » Chantal Birman. 

Une femme, une sage- femme. #SagefemmeCodeNoir – 

Justine GONZALES pour Jeunesses de France, le 25 octobre 2021.

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Justine GONZALES

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