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La crise de l’école – Redonner la possibilité de transmettre

PROPOS SUR L’ÉDUCATION

Garantie de l’ordre, rempart pour la paix civile et élément fondamental du développement des citoyens, l’éducation constitue la base de toute démocratie. Elle est le terreau nécessaire du débat, le fondement de la réflexion, et la clé de voûte des civilisations. Il n’y a, en effet, pas d’unité dans une société sans qu’elle partage des repères communs, et la tâche de l’éducation est précisément de délivrer ces repères. L’éducation doit délivrer le ciment qui liera tous les citoyens, ciment qu’est la culture, pour que ces derniers se trouvent ensemble un lien profond. Il passe par l’histoire, laquelle constitue les gènes de la nation, mais aussi par la langue, aussi fondamentale que nécessaire puisqu’elle est ce médium au travers duquel nous entrons en contact les uns, les autres, ou encore la philosophie qui nous enseigne ce que c’est que de réfléchir, ce que c’est que le Bien, ce que c’est que la Justice, ou la citoyenneté, qui sont autant de concepts aussi nécessaires que vitaux à la bonne marche de la démocratie. Voici ce qu’écrit Jean Jaurès, dans sa Lettre aux instituteurs, en 1888 : « Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse ». L’école a un rôle clé dans une société, elle est garante de sa survie et de sa bonne marche. 

Force est de constater, malheureusement – pour ne pas dire tragiquement – que nous traversons en France une véritable crise de cette éducation, au sens où notre système éducatif ne parvient plus à remplir sa mission qu’est celle de transmettre les savoirs les plus fondamentaux. Quelques chiffres : 1/5 des jeunes français souffrent d’illettrisme (Source : ministère de l’Éducation nationale). C’est près de 20% d’une classe d’âge (soit 800 000 jeunes chaque année) qui ne savent pas correctement déchiffrer la langue de leur pays. Plus encore, d’après l’enquête « Timss », parue en 2020, nous sommes le dernier pays européen pour le niveau en mathématique de nos élèves entre le CM2 et la classe de 4ème.  Cela est profondément tragique. Nous sommes bel et bien face à une débâcle du système éducatif.  

L’école échoue dans la tâche qui lui est donnée. La transmission du savoir est perçue comme une violence à l’égard de celui qui l’a reçoit, et en vertu de celle-ci nous n’avons plus à transmettre quoique ce soit. À ce titre, l’élève n’est plus un élève au sens où il n’a plus à être élevé. L’élève devient la seule source de son savoir. On ne comprend plus trop pourquoi on devrait encore emmener nos enfants à l’école, car s’ils sont les seuls à pouvoir construire leurs savoirs ; à quoi, en effet, peuvent bien servir les professeurs ?  Mais comment bâtir, comment construire un savoir sur rien, ex nihilo ? On ne le peut. Pour reprendre le mot du philosophe et député François-Xavier Bellamy, nous avons fait de ces élèves des déshérités. Privés de leur culture, de la culture, nous en avons fait des déracinés. « Je hais mon époque de toutes mes forces, les gens y meurent de soif » écrivait Saint-Ex, dans sa lettre au général X. Eh bien, pour paraphraser Saint-Ex, je hais mon époque de toutes mes forces car les jeunes y meurent de soif également.  Ils meurent de ne pas savoir. Ils meurent ne pas pouvoir savoir. Ils meurent qu’on ne leur apprenne plus. Ils meurent car l’absence de parole a laissé place à l’ensauvagement. On leur a ôté toute nourriture spirituelle, intellectuelle et morale. Cette déconstruction générale est meurtrière. Meurtrière, oui. Je pèse mes mots. 

Meurtrière, car cette transmission est fondamentale en démocratie. La démocratie est le lieu du débat par excellence, elle est le lieu de la joûte verbale, de la fustigation publique des opinions, de la discussion autour de la question du bien commun pour la cité. Si l’on prive nos jeunes générations de la possibilité même de la discussion, en tant que la langue participe éminemment de la culture, alors c’est la démocratie toute entière que nous mettons en péril. Meurtrière car quand on ne sait plus parler, quand on ne sait plus discuter, il ne nous reste qu’une seule chose : la violence. Je suis profondément convaincu que la crise éducative que nous vivons aujourd’hui est étroitement liée à la crise de la sécurité que nous vivons aussi, qu’on s’en félicite, ou qu’on le déplore. Là où l’éducation s’éteint, la barbarie prend place. Là où l’on n’apprend plus ce que c’est que de parler, ce que c’est que de débattre pour faire avancer ses idées, ce que c’est que d’argumenter, de construire un propos logique, alors on laisse place à la violence, qu’elle soit verbale ou physique. Dans les Déshérités, François-Xavier Bellamy écrit : « La jeunesse est pauvre aujourd’hui de tout ce qu’on ne lui a pas transmis (…) Désemparée, déséquilibrée, elle revient bien souvent au dernier mode d’expression qui reste toujours disponible pour celui qui n’a plus de mots pour parler : la violence ». L’ensauvagement de notre société face auquel nos dirigeants aiment à rappeler qu’il ne s’agit que d’un « sentiment » de l’ordre du « fantasme » trouve sa source dans la crise profonde de l’éducation. Il n’y a qu’à voir combien de jeunes sont, aujourd’hui, responsables ou liés à des affaires de violences, de bagarres, d’agressions, etc… Combien de professeurs sont maltraités, menacés, insultés, agressés, et même, dans le cas le plus horrible, décapités sauvagement ? Un sondage effrayant mené par l’Ifop pour la fondation Jean Jaurès révèle que près de 49% des enseignants du secondaire, soit près d’un enseignant sur deux, s’est déclaré s’être déjà censuré en classe sur des questions religieuses, ce qui représente 13 points de plus qu’en 2018.  Effrayant, certes, mais bien réel. Le professeur ne devrait plus parler. Il ne devrait plus faire de vague (on se souvient du hashtag #Pasdevagues lancé par les professeurs qui se sentaient abandonnés par leur hiérarchie dans ces cas-là en 2018). Le professeur doit se taire. Mais si nos enseignants n’ont plus la possibilité d’enseigner, comment sortirons-nous de cette crise ? 

Ouvrons les yeux et cessons une bonne fois pour toute d’avoir nos pudeurs de gazelles à reconnaitre ce fait bien réel. On ne peut vivre en paix dans une société qu’à condition d’avoir des membres qui y sont éduqués, à qui l’on a appris à vivre ensemble, à s’unir, à créer du lien, et qui se reconnaissent des coutumes et des règles communes. Il n’y a pas de démocratie possible avec des citoyens qui ne savent plus penser, lire, écrire, compter, parler, discuter, débattre. Un système démocratique suppose que ce soient les citoyens qui écrivent leur destin, qui prennent les décisions pour eux-mêmes. Or pour qu’il y ait véritablement démocratie, encore faut-il que nous sachions faire des citoyens, des citoyens éclairés, des citoyens libres. Alors ne les laissons pas mourir de soif, reconstruisons notre école, et redonnons la possibilité aux enseignants d’enseigner, et aux élèves d’être élevés : « Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort » (Jean Jaurès, Lettre aux instituteurs, 1888).

Kyllian Andris pour Jeunesses de France, le 15 novembre 2021.

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