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Le défi de l’eau au Proche et Moyen Orient

PROPOS SUR L’EAU

L’Afrique du Nord et le Moyen Orient représentent 6,3% de la population mondiale mais ne détiennent que 1,4% des ressources en eau. Ces régions du monde font face à une forte pénurie en eau. Les états qui les composent sont des états où la disponibilité en eau est en dessous de 1700 m3 par an et par habitant. Alors que la moyenne mondiale est à 3600 m3 par an et par habitant. La situation de stress hydrique a des conséquences de dysfonctionnement économique et pose des soucis d’ordre sanitaire. Il y a une question d’accessibilité à l’eau potable qui dépasse celle de la disponibilité. L’eau est peu présente et de surcroît il est difficile d’y avoir accès à l’image du Yémen, de la Syrie qui ont cette disponibilité en eau et pourtant la population n’y a pas accès. Une partie des irakiens vont prélever dans le Tigre et l’Euphrate mais elle n’est pas potable et cela cause des maladies. Dans l’Oman, dans les territoires palestiniens l’eau est distribuée par des camions citernes de manière parcimonieuse. On peut noter un paradoxe de la situation dans des pays comme les plus pauvres en eau, les pétro-monarchies du Golfe comme les Emirats Arabes Unis, le Qatar qui arrivent à satisfaire à 95% leur population en eau. Les états du nord du Moyen Orient comme la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan ont des ressources en eau abondantes par rapport au sud de la péninsule arabique où la pénurie pèse. On a également des états en situation de dépendance puisque l’eau vient de l’extérieur du territoire national. Prenons le cas de l’Egypte, un pays aride du point de vue climatique mais qui jouit d’une forte disponibilité en eau du fait du Nil. L’Irak quant à elle dispose d’une quantité confortable d’eau mais une grande partie ne se fait pas sur son territoire, l’Euphrate prend sa source en Turquie. En Syrie on dépend à 70% d’une eau qui est formée hors du territoire. Israël fait face à une problématique similaire avec le Jourdain, l’eau du pays provient à plus de 50% de l’extérieur de son territoire et cela crée des situations de dépendance. L’Egypte est à l’amont d’un bassin versant constitué par onze pays ; ou encore Le bassin du Tigre et l’Euphrate, un bassin partagé entre la Turquie, la Syrie, la Turquie est maitresse des eaux car les sources sont sur son territoire et que la consommation se fait surtout au sud dans des pays marqués par la semi-aridité comme l’Irak qui dépend de ces eaux pour se développer.

Cette pression sur les ressources s’accroit. Le stress hydrique ne concernait pas le Moyen-Orient, tout simplement parce la pression démographique n’était pas très fort, mais désormais la population croit. La population du Moyen Orient et d’Afrique du Nord a quadruplé entre 1960 et 2018. Pour palier à cela des solutions ont été mises en place, penchons nous sur la grande hydraulique : au XXème siècle on a au Moyen Orient une croissance démographique forte ainsi dans les années 60 il y a des taux de 2,5% par an. Les pays doivent donc répondre à la question de l’alimentation en eau, à une demande alimentaire croissante qui ne peut être apportée que par une agriculture locale. Les autorités doivent alors développer un contrôle des fleuves qui les traversent. La population autour du Nil était dépendante des hautes eaux de ce fleuve allogène, il n’y avait qu’une récolte par an. La population sous Nasser en 1960 avait besoin d’eau et il fallait construire des grands barrages, chose faite avec celui d’Assouan. Ce barrage permettait de stocker le double de la crue annuelle du Nil, on mettait ainsi à l’abri les égyptiens de la famine. Dans le passé parfois la crue n’arrivait pas et les populations étaient face à un souci, une pénurie d’eau causant une famine. C’est pourquoi Nasser a érigé ce barrage d’Assouan. Il permettait à l’Egypte d’éviter le manque. Ce barrage est aussi un moyen de gérer l’irrégularité du débit du Nil pendant la période des hautes eaux, le reste de l’année le débit était plus faible ainsi, le barrage apporte une régularité annuelle du débit. Les agriculteurs sont passés d’une récolte par an à une agriculture pérenne.

Lorsque la dotation naturelle en eaux douces est médiocre on observe un phénomène de recours aux ressources non conventionnelles. On essaie de produire des eaux non renouvelables dans le sens ou pour les produire on a besoin de beaucoup d’énergie. Les pays du sud du Moyen Orient ont crée une abondance hydrique grâce aux usines de dessalement, ces états ont mis en place les usines de dessalement parce qu’elles étaient bon marché pour eux, cela se faisait à l’échelle industrielle, les états avaient ainsi une rente suffisante pour construire ces infrastructures. Le cas de Dubai met en lumière des usines nombreuses qui consomment pétrole et gaz pour dessaler les eaux. Des villes comme Riyad sont alimentées par des eaux de dessalement. Il y a une grande dépendance de ces états de la péninsule face à cette technique. Le Moyen Orient et les pétro- monarchies du Golfe sont la première puissance de dessalement du monde, d’autant plus qu’elles ont des ressources en hydrocarbures abondantes.

D’autres états font appel aux eaux fossiles. Sous le Sahara dans les déserts arabiques on a des roches qui ont emmagasinés des quantités d’eau pendant les paléo-climats. Ces roches ne se rechargeront pas en eau, cependant il y a une surexploitation pour le développement urbain, pour l’agriculture. Ces nappes fossiles permettent de donner une irrigation par pivot central, au coeur de l’espace cultivé on a des puits, des rampes qui descendent dans les roches et vont puiser cette eau. Le Qatar, l’Arabie Saoudite ont développé ces périmètres irrigués dans le désert. Dans les années 70 l’Arabie Saoudite grâce à l’exploitation des eaux fossiles était l’un des premiers exportateurs de céréales. L’Etat saoudien donnait des subventions généreuses aux producteurs pour dynamiser cette exportation. Aujourd’hui l’état a fait machine arrière car cela est trop couteux, de plus les nappes aquifères fossiles se vident. La solution du recyclage des eaux usées quant à elle ne fait pas consensus : c’est une pratique encore peu répandue. Au Moyen Orient c’était une question tabou de re-utiliser de l’eau impure, c’était une question de représentation culturelle mais face à l’épuisement des ressources les états s’ouvrent au recyclage de l’eau. Par conséquent les responsables mettent en place des réseaux dans lesquels les eaux urbaines sont récupérées et utilisées une seconde fois pour l’agriculture ou l’industrie.

La présence ou non d’eau sur un territoire va le façonner. C’est le cas de l’Egypte ou depuis l’Antiquité les hommes s’agglomèrent là où la ressource se concentre. Dans la vallée et le delta du Nil sont nées les villes. On a des pleins et des vides entre une Egypte utile avec celle qui se rapporte au Nil, on y retrouve les villages traditionnels, l’agriculture, l’industrie, les densités de peuplement les plus fortes. Le delta du Nil comporte des densités supérieures à 1000 habitants au km2. Alors que de l’autre côté s’étend une Egypte désertique avec des densités d’un habitant au km2. L’Egypte « utile » concentre 95% de la population sur 6,7% du territoire national. L’Egypte c’est un corridor de verdure, de villes autour de l’axe du Nil et lorsqu’on s’éloigne de 10 km de ce corridor, la fracture se produit et le désert domine. L’Égypte nilotique s’oppose au vide désertique. En Iran le territoire se conçoit sous le prisme de la corrélation montagne, ressource en eau et peuplement. Les précipitations jouent un rôle prépondérant en Iran. Il y a une relation forte entre les zones de montagne et les zones de peuplement, il y a des précipitations supérieures à 300mm dans les montagnes et elles sont un terreau favorable à la pratique agricole. Ces fortes précipitations orographiques sont liées à la chaine du Zagros. Malgré tout il ne faut pas sombrer dans le déterminisme : là où les resources en eau renouvelable n’existent pas il ne devrait pas y avoir de villes ou de peuplement abondant, hors le Moyen Orient donne naissance à des métropoles millionnaires en zone désertique. En Arabie Saoudite, la consommation d’eau par jour et par habitant est de 265 litres, c’est au dessus de la moyenne mondiale et pourtant ce pays est soumis à un climat aride, recouvert par le désert Rub Al Khali.

L’eau dans notre zone d’étude est également un enjeu politique. Le grand projet anatolien s’est développé en Turquie dans l’Est de son territoire. L’Est du plateau constitue la région la plus sous développée du territoire turc, on y trouve une économie traditionnelle d’élevage. L’eau étant considérée comme une clé de développement, le pouvoir turc à chercher à développer ce territoire de l’est de la Turquie en développant le contrôle des eaux du Tigre et de l’Euphrate pour permettre l’industrialisation de la région. Ce programme consiste en la construction de vingt deux barrages. Cet équipement complet en l’amont de l’Euphrate et du Tigre qui permettrait de produire de l’électricité. Mais le Kurdistan turc est réticent à cette nationalisation, le gouvernement veut avoir la main mise sur ce territoire mais les kurdes contestent. Le fait de développer l’économie de la région a en réalité pour but d’effacer l’identité kurde, de surcroit on a envoyé l’armée pour réprimer les kurdes. Les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes, cette économie profite surtout aux nouveaux migrants turcs qui s’installent dans la région. Il faut cerner l’enjeu politique qui est de l’intégration identitaire kurde. Les enjeux sont aussi externes, le positionnement de la Turquie par rapport à ses voisins syriens et irakiens avec qui elle entretient des relations épineuses. Elle est en amont de l’Euphrate et peut réguler les débits qui vont vers l’aval et handicaper l’économie de ses voisins. Cette situation de dépendance donne à la Turquie une position de force, elle a la capacité de réduire le débit du Tigre et de l’Euphrate ce qui est un moyen de pression sur ses voisins et notamment dans le débat sur les kurdes.

Le caractère évident de cette ressource masque la complexité qui l’entoure quand on la conçoit au sein d’écosystèmes arides, semi arides. Elle est un facteur structurant du développement humain et la problématique de tension sur cette dernière met en exergue les conflits, les difficultés qu’elle génère.

Thomas Bernardon pour Jeunesses de France, le 28 décembre 2021.

https://www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2003-1-page-77.htm

https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2005-1-page-173.htm

https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2006-3-page-21.htm

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Louis SASTRE

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