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Les murs : protection nécessaire ou retour vers le passé ?

PROPOS SUR LES FRONTIÈRES

« Toute frontière, comme le médicament est remède et poison et donc affaire de dosage », Régis Debray, écrivain français explique sa vision d’un monde en train de se murer dans une défense, une méfiance vis à vis de l’extérieur. Le monde mondialisé que l’on connaît est symbolisé par une ouverture des pays les uns autres en matière commerciale, migratoire, culturelle et par une intensification de ces flux. Pourtant le phénomène qui se produit depuis les années 2000 est une accélération des constructions de murs physiques, une tendance qui plus que les mesures protectionnistes ou les murs numériques effraie. La frontière redevient un enjeu, une zone de litige, de contentieux, la frontière est parfois la source du conflit, et construire permettrait d’assurer une certaine stabilité, sécurité. Quels seraient les facteurs de cette barriérisation dans le monde ouvert et connecté que l’on connaît ? Le mur est-il la solution de protection, de préservation des intérêts nationaux ? Quelles pourraient être les conséquences de cet emmurement du monde ?

Le mur est un moyen de régler un problème lié à un contentieux entre deux communautés, deux pays. Il est pour le pouvoir politique un moyen de rassurer la population, de protéger. Si ce cheminement de la réflexion apparaît de plus en plus c’est dans le cadre d’un monde mondialisé, McLuhan parle de village planétaire et en effet l’impression générale est de vivre à deux pas de contrées hors d’atteinte quelques siècles auparavant. Tout pays est connecté au monde par le biais des transports, du commerce, de son économie, de ses touristes, de sa culture ou de sa religion, les liens sont renforcés et pourtant un retour à l’isolement est le choix de certains. L’image de la Chine et de son « Grand Firewall », une protection numérique contre les influences occidentales par internet. Mais c’est la barriérisation qui inquiète le plus, en 2001 il y a 20 murs physiques dans le monde, il y a 45 murs en 2010, on arrive à 58 murs en 2014, et cela en Afrique, en Europe, en Amérique, en Asie, 66 murs sont recensés en 2016. C’est le grand paradoxe de la mondialisation et pourtant ces derniers sont un moyen d’en contrôler les flux. Chaque pays peut réguler, surveiller et cela le met dans un confort qui est celui de la maitrise d’une tendance incontrôlable à l’accroissement des échanges. La clôture empêche les flux humains de passer, le solde migratoire est donc réglé par ce biais, les humains sont souvent synonymes de menaces, de violences pour ceux qui construisent, de l’autre côté du mur on a les sauvages, ceux qui sont différents. On distingue ainsi deux logiques dans la barriérisation : une logique plus défensive dans laquelle on veut militariser pour barrer l’accès à un ennemi politique, c’est l’exemple de la DMZ coréenne entre le Sud et le Nord, ou du mur entre l’Arabie Saoudite et l’Irak depuis 2014, long de 950 kilomètres et qui doit stopper les intrusions de l’Etat Islamique, il est militarisé et très surveillé par des patrouilles. La seconde vision de la barriérisation est une séparation entre deux espaces opposés, l’un pourrait nuire à l’autre, on prend l’exemple du mur entre le Mexique et les Etats-Unis, une clôture commencée en 1994 qui mesure 1100 kilomètres de longueur puis le mur construit entre 2006 et 2017 qui mesure 1050 kilomètres, ce qui ressort c’est une volonté de protection non pas contre une force militaire, mais contre des flux de toutes natures venant d’un monde « barbare ».

La solution du mur est radicale, certes ne plus voir au delà d’un immense amas de pierre entouré de clôtures, surmonté de grandes tours de guet peut rassurer mais la question est plus profonde. Ces murs sont une solution partielle et c’est pour cela que les Nations Unies, ou le G7 s’en inquiètent. Le mur n’est pas une solution durable il pose tout d’abord des problématiques budgétaires aux états qui choisissent cette solution, pour construire un kilomètre de mur entre le Mexique et les Etats-Unis il faut débourser 4,5 millions de dollars et chaque année la restauration du mur coûte 6,5 milliards de dollars aux américains. Pour des grandes puissances l’handicap financier est très important, mais pour des pays en en développement ou émergents la somme est un réel pari sur l’avenir. L’ampleur des investissements pour une protection contre l’extérieur peut paraître déraisonnable, mais d’autres explications viennent également remettre en question cette initiative. Le mur ne sépare pas que des pays, que des conditions de vie, des échanges, le mur sépare des populations, des vies et Berlin en a été l’exemple le plus marquant. Depuis la fin de la Guerre Froide la communauté internationale s’accorde sur le fait que le mur désolidarise les populations. Au lieu de soigner, il fait éclater des familles, et rompt le lien social. Mais ce n’est pas seulement sur le plan social qu’il est néfaste, le mur comme celui de Belfast en Irlande du Nord est la preuve qu’il gèle une situation. Il peut stabiliser à la suite d’un accord de paix cependant il plonge la ville dans une situation de fracture entre deux parties de la métropole aux mentalités différentes qui entretiennent cette défiance de l’autre, le mur va générer de la frustration, de plus certaines populations vont se sentir oubliées derrière le mur. Ainsi une problématique simple au départ, devient sur le long terme avec un mur, un conflit géopolitique. Et le mur va également instaurer un certain mythe de la traversée, un idéal, de l’autre côté la vie est meilleure, et pousser des populations malgré tout à tenter la traversée du mur, les conséquences sont désastreuses comme à la frontière du Mexique et des Etats- Unis, le Rio Grande est le tombeau de milliers de migrants.

Le fait que l’on observe une résurgence des murs dans le monde n’est pas une catastrophe sur le court terme, cependant sur un pas de temps long, le réel isolement de parties du monde peut se produire, une connexion qui se perd avec un voisin de toujours est un handicap militaire, financier, commercial. L’union faisant la force, une fois les murs construit elle n’est plus au goût du jour. Les barrières permettent aux pays de se défendre, de se prémunir contre des menaces extérieures, mais le conflit ne s’arrête pas grâce au mur, il est simplement endigué, sa violence va se démultiplier puisque de la frustration sera engrangée sur des années. Si les autorités décident de fermer l’accès à l’extérieur sur leur territoire, ce dernier deviendra une zone sur laquelle le monde n’aura plus d’information, un isolement total permettant au pays d’exercer son pouvoir comme il le veut. Le mur est parfois un danger pour les personnes qui se sentent protégées. Toute une philosophie autour de ce dernier se crée, de nombreuses situations échappant au contrôle international laissent présager un futur complexe. De l’union et de la connexion des pays par des échanges de toutes natures s’établit une stabilité, une homogénéité relative et par conséquent une « paix », en éclatant ces liens, en rompant les relations, la communauté internationale pourrait se voir divisée et pourrait faire face à de nouvelles problématiques géopolitiques.

Derrière les constructions de murs il y a la remise en question d’un principe : celui de la liberté de circulation et il est aujourd’hui grandement menacé, si les murs continuent d’apparaître aux quatre coins du globe, cela risque d’aggraver les litiges frontaliers, de démultiplier la violence. Construire le mur est-il un acte

autoritaire ? Est-ce verser dans la dictature ? Une grande méfiance apparaît à l’égard de cette barriérisation du monde ; c’est une convention, ces clôtures ne font que masquer en surface des profondes blessures sociales, politiques. On se pose alors la question, de quelle va être la réaction des grandes puissances face à ce phénomène ? Faut-il se soucier du mur ou des conflits qui amènent à sa création ? Il en résulte une chose : il est prioritaire de régler, d’apaiser les contentieux, les conflits pour éviter que cette situation d’emmurement se reproduise.

Thomas Bernardon pour Jeunesses de France, le 26 février.

https://www.alternatives-economiques.fr/mur-entre-etats-unis-mexique-existe-deja-1705201778922.html

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/03/31/michel-foucher-on-assiste-a-la-reaffirmation-des-frontieres-qui-n-avaient-jamais-disparu_5104058_3212.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-geopolitique-des- frontieres-177049

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